Les quatre lettres du sigle LGBT

Que le temps passe vite, quinze ans déjà : la présidence de SOS homophobie, puis celle du Centre LGBT Paris-ÎdF, quatre ans au bureau de l’ILGA-Europe aussi. Tant de temps passé à militer dans la mixité et la diversité LGBT ; à chercher aussi comment les quatre lettres du sigle LGBT peuvent faire sens ensemble.

Lier les revendications des quatre lettres du sigle LGBT est tout sauf évident et peut-être même actuellement impossible.

Au début de mon engagement dans la mixité, après l’époque du Comité d’urgence et d’action homosexuelle révolutionnaire (CUAHR) et des Groupes de libération homosexuelle (GLH), il était alors plus difficile d’apparaître aux yeux de tous, comme lesbienne ou gay. Ceci explique peut-être pourquoi les gays et les lesbiennes étaient plus proches et solidaires. Avec un certain nombre de gays, il était possible de déconstruire le système patriarcal, de combattre la domination masculine et ses armes telles que le sexisme et l’homophobie Mais plus le temps a passé, plus l’homosexualité est devenue une question de société, plus les gays, à de rares exceptions près, se sont désintéressés des questions d’égalité réelle entre les femmes et les hommes, marquant une distance avec les luttes féministes. Ils en avaient fini d’interroger leur propre misogynie. Depuis déjà un bon nombre d’années, le mouvement est en réalité très gay ils disposent de plus de moyens financiers, de réseaux, de lieux, ils appartiennent au groupe social dominant des hommes, ils sont plus visibles et plus puissants. Seuls les gays qualifiés de « folles » par leur propre communauté subissent une forme du sexisme que vivent les lesbiennes et plus généralement les femmes.

Pour que le mouvement n’ait pas de « LGBT » que le sigle, il aurait fallu que les gays commencent par admettre cette réalité et y travaillent, mais, à de trop rares exceptions près, ce n’est pas le choix qu’ils ont fait.

Alors, les lesbiennes discriminées en tant que femmes et que lesbiennes (lesbophobie), au fil du temps, ne trouvant pas leur place dans le mouvement LGBT, se sont investies dans la non-mixité, rejoignant celles qui avaient fait dès le début, le choix des groupes lesbiens et /ou féministes. Trop peu de lesbiennes féministes se sont retrouvées en même temps et suffisamment longtemps dans le mouvement LGBT pour parvenir à mobiliser sur la nécessaire remise en question du système patriarcal et de la domination masculine, y compris chez les gays.

Et les Trans et les bis me direz-vous ?

Les trans se sont souvent, et à juste titre, plaints du manque d’intérêt et de solidarité des gays à leur égard, mais ne se sont pas non plus vraiment intéressés à la déconstruction du système patriarcal ; il est extrêmement rare de croiser un ou une trans un tant soit peu féministe. Au départ, n’étaient visibles que les transsexuelles hommes devenus femmes (M to F). Au contraire d’être féministes, la plupart adoptaient même les codes sociaux d’une représentation féminine parfaitement sexiste. Incompréhensions, forcément, alors qu’avec la plupart des gays, ça passait beaucoup mieux. Puis ont émergé les transsexuels femmes devenues hommes (F to M), un peu plus conscientes du sexisme et des enjeux de l’égalité femmes-hommes, ayant été des femmes et souvent rejetées car ne se pliant pas aux stéréotypes sexistes. Toutefois, une fois installées dans leur sexe de réassignation, la plupart des personnes transgenres se fondent dans la masse pour une nouvelle vie et ne participent que très rarement aux luttes féministes et LGBT. Enfin, les personnes transgenres, qui questionnent le genre mais ne veulent pas nécessairement aller jusqu’au bout des opérations de réassignation, ont fait leur apparition, aidées par le mouvement Queer qui ouvrait une brèche vers plus d’imagination et de libertés. Dommage, toutes ces différentes façons d’être trans n’ont pas non plus vraiment réussi à se comprendre entre elles. Pire encore, les revendications trans. sont maintenant instrumentalisées par les politiques. Assimiler opportunément les questions de genres aux archi minoritaires droits des trans pour mieux freiner les droits des femmes et surtout ne pas avancer trop vite en matière d’égalité Femmes-Hommes, beaucoup de politiciens européens sont déjà rompus à l’exercice. Les Trans eux-mêmes, en particulier dans les pays anglo-saxons sont hostiles envers les féministes. (Attaques conférence radfem pays anglo-saxons).

Quant aux bi(s), ils ou elles considèrent n’être que la dernière roue du carrosse, ce qui n’est pas faux, mais il faut bien reconnaître qu’il est assez difficile d’articuler des revendications bi, notamment en matière d’égalité réelle femmes-hommes ou d’égalité des droits LGBT. Quand on discrimine ou agresse une personne, c’est à cause de son orientation sexuelle réelle ou supposée et c’est la relation homosexuelle de la personne bisexuelle qui pose alors problème. La question de l’acceptation de la bisexualité est une intéressante question culturelle mais elle est difficile à traduire en termes politiques.

Ceci s’est produit lentement mais semble bien cristallisé aujourd’hui. Au début des luttes LGBT on parlait de droits mais aussi de libertés, de lutte contre l’homophobie mais aussi contre le sexisme, espérant que nos luttes profiteraient à l’ensemble de la société. Peu à peu, le mouvement LGBT s’est focalisé sur l’égalité des droits. L’égalité des droits est primordiale mais la force de l’exemple par la loi ne suffit pas à faire évoluer les mentalités ni à déconstruire les systèmes d’oppression. Le dispositif légal antiraciste est optimal, pourtant, le racisme est toujours aussi prégnant dans notre société.

L’interprétation en France des théories Queer a aussi joué un rôle. Les théories Queer permettent d’appréhender les questions de genre pour mieux déconstruire les normes et proposer des alternatives. Mais chez nous, elles ont souvent été utilisées pour diluer les luttes et masquer les véritables enjeux de pouvoir. Ainsi, quand un homme blanc Queer décrète être une « lesbienne noire », parce que c’est ainsi qu’il lui plaît de se définir et de se vivre, c’est intéressant sur le plan théorique, mais seule la lesbienne noire subit vraiment une triple domination sociale et culturelle (femme, lesbienne et racisée) ; ce type de posture n’a aucun d’effet sur la vie quotidienne de l’immense majorité des gens et encore moins ne remet en question l’oppression des femmes. C’est théoriquement excitant mais socialement inopérant, ça ne change strictement rien aux rapports sociaux de classe. Les hommes (gays ou pas) qui adorent les Slutwalks et autres manifestations ou représentations « pro-sexe », les qualifient de « seul féminisme valable » ; ils ont raison, elles ne remettent nullement en question la domination masculine, bien au contraire, elles assignent les femmes à de nouveaux rôles tout aussi normés que les précédents mais imposés cette fois, par les industries du sexe.

Admettons-le, le mouvement LGBT n’a de mixte que son sigle. Il se défend bien en matière d’égalité des droits, mais fait l’économie de l’essentiel : la lutte contre le système patriarcal. Il ne suffit pas de dire : le sexisme engendre l’homophobie, ou encore, la lesbophobie et la transphobie ou encore, le mépris du féminin est l’un des ressorts des LGBTphobies, voire même l’homophobie et la lesbophobie sont des manifestations de peur face à des alternatives qui ne sont pas prévues et sont vécues comme des menaces du système, etc., il faut en tirer les conséquences et s’engager dans la lutte contre la domination masculine, c’est à cette condition seulement que nous pourrions parler d’un mouvement LGBT mixte.

Heureusement, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Dans tous les cas, je souhaite une belle et longue vie au Centre LGBT Paris-Île-de-France comme à l’ensemble du mouvement LGBT.

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