Prostitution et médias

th_mafalda07Une tribune de plus, publiée cette fois dans Economie Matin, ne fait pas honneur à la profession de journaliste

Il faut croire que la question de la prostitution intéresse beaucoup de monde et c’est tant mieux. Dans les médias, qui occupe l’espace alloué à ce sujet ? Des politiques, des associations, des experts nationaux ou internationaux, représentatifs sur la question ? Non, très peu ou alors parce qu’ils ont obtenu un droit de réponse. L’espace est occupé par des people, des politiques minoritaires), des porte-parole de groupuscules corporatistes non représentatifs. Je me demande bien quelle légitimité ont, pour nous parler de cette question de société, ces chanteurs démodés, propulsés porte-parole du bon sens populaire, ou encore, ces quidams qui adoptent une posture de spécialiste, mais nous abreuvent d’arguments plus irrationnels les uns que les autres.
Et pourtant, il y aurait tant à dire sur la question, à commencer par donner la parole aux personnes concernées, aux associations de terrain, aux experts et aux associations féministes, plutôt qu’aux vieux consommateurs, fussent-ils de charme.

Dernier exemple en date, un article de Sylvain Reboul paru dans Economie Matin le 21 janvier dernier : « Et si l’on faisait de la prostitution une activité économique comme les autres ? » Oui, pourquoi pas en effet, se dit le lecteur. Alors, mettons-nous à sa place et lisons.

L’auteur commence son exposé par cette phrase : « La question de la prostitution masculine ou féminine, ce qui fait de celle-ci, en droit, une question qui dépasse celle des genres, est le plus souvent l’objet d’une débat idéologique d’une extrême confusion. » Disons-le tout de suite, si je n’avais pas eu l’intention d’écrire un papier afin de démontrer à quel point les médias sont complaisants, je n’aurais pas poursuivi ma lecture car la phrase « Ce qui fait de celle-ci, en droit, une question qui dépasse celle des genres… », n’a strictement aucun sens, ni en droit, ni en soi ! N’ayons pas peur des mots, tout le texte est à l’avenant, mal écrit, truffé d’incohérences et d’affirmations insensées, et pourtant, Economie Matin, a jugé bon de le publier. Mais alors pourquoi ? Est-il plus important de publier un article en faveur de la réglementation de la prostitution que de publier un bon article, fut-il abolitionniste ou y aurait-il malgré tout dans cette tribune quelque chose d’un tant soit peu utile à la réflexion collective ?

Suit une présentation caricaturale de ce qui selon l’auteur, seraient les arguments majeurs des abolitionnistes. L’auteur les dévalorise, mais il s’agit bien en effet, d’arguments abolitionnistes qui une fois reformulés et développés, retrouveraient toute leur valeur. En revanche, on se demande bien où il a bien trouvé le dernier argument : « La prostitution opérerait une rupture entre la vie sexuelle et la vie amoureuse qui seule peut conférer à l’activité sexuelle son sens légitime et sa valeur. » ? Qui donc se préoccupe des rapports sexuels, amoureux ou pas, à partir du moment où ils sont entre adultes, libres et consentis. Personne. En revanche, se préoccuper des rapports sexuels tarifés pour savoir si le commerce du corps humain devrait ou non être soumis à la loi des marchés et à l’emprise probable d’un réseau criminel, c’est un tout autre débat.
L’auteur, ne semble pas en avoir conscience et Economie Matin non plus.

Ensuite, l’auteur annonce pompeusement qu’il va démonter un par un ces arguments. Vous l’aurez compris, il va tenter de déconstruire quelque chose qu’il n’a pas compris. L’entreprise est périlleuse, il y a peu de chances qu’elle aboutisse, néanmoins poursuivons.

Selon l’auteur, il serait illégitime de parler de droit des femmes en matière de prostitution car la domination masculine ne s’y exercerait pas plus qu’ailleurs : « …dans toute relation sexuelle il y a dissymétrie car les partenaires ne sont pas en position égalitaire de désir ou de plaisir ». Reconnaissez-le, il s’agit là d’une observation exceptionnelle, personne n’y avait jamais pensé ! A l’évidence, dans une relation sexuelle, amoureuse ou pas, il arrive bien, et aux femmes plus souvent qu’à leur tour, de s’oublier pour faire plaisir à son ou sa partenaire. Cependant, souhaitons au moins, que dans les relations amoureuses, que ce ne soit pas toujours le ou la même qui opère ce « sacrifice » ! Mais surtout, en matière de prostitution, la dissymétrie de désir ou de plaisir est de fait, c’est même ce qui caractérise l’acte. La prostitution est un problème parce qu’elle est le produit d’une transaction financière et l’expression la plus brute de la domination masculine.
L’échange d’argent implique la marchandisation du corps humain. Vendre sa force de travail intellectuel ou physique n’a rien à voir avec le fait de consentir à des viols à répétition, puisque une pénétration subie sans désir est bien un viol. La domination masculine s’impose grâce à une grossière supercherie, un fantasme collectif qui a la vie dure : la sexualité masculine est tellement spéciale et puissance qu’elle implique la mise à disposition permanente de corps de femmes, faut-il pour cela sacrifier un quota de femmes que l’on exploite.
L’auteur ne connait manifestement pas grand-chose en droits des femmes, mais Economie Matin non plus.

Puis, sans douter de ses formidables compétences d’analyse, l’auteur s’attaque au deuxième argument abolitionniste. Concentrez-vous, ça se corse ! Se succèdent des phrases inintelligibles telles que celle-ci (en gras dans le texte) : « En effet, le fait est que, dans les conditions d’illégalité en effet ces deux derniers, du fait même de l’interdiction ou de la prohibition légale, sont en danger grave. » ?! Je retiens de ce paragraphe confus, cette phrase à la syntaxe approximative : « Mais rien ne permet de penser que l’encadrement en termes de droit du travail et de santé publique ferait que la prostitution serait d’une autre nature que d’autres activités de service légales (pensons aux massages esthétiques ou thérapeutiques). » Je crois comprendre que l’auteur propose de faire de la prostitution un métier comme un autre. N’est-ce pas en effet, en continuant d’entretenir les privilèges exorbitants du système patriarcal, que nous parviendrons à construire une société égalitaire entre les femmes et les hommes ? J’oubliais, les droits des femmes, ce n’est pas la tasse de thé de notre sachant !
Imaginons un instant, les conséquences de ce superbe projet de société : des formations dés la 3ème pour les élèves en difficulté ? Des stages de formation et offres d’emploi pour les chômeurs-ses de Pôle emploi ? Un marché mondialisé du sexe tarifé, côté en bourse ? Des cartels d’entente pour fixer les prix ? Des manifestations et grèves opposant des escorts de luxe aux forçats des rues qui cassent les prix ? etc. …
Un mot sur le couplet relatif à la contraception et à l’avortement qui « ont changé l’interdit moral de la sexualité » ! Mais à qui donc s’adresse-t-il ? Aux féministes qui se battent pour libérer leur sexualité, pour la contraception et l’avortement depuis des décennies ? Comique non ? En réalité non, car il s’agit bien d’un homme de plus qui prétend nous donner des leçons de féminisme ; ils sont de plus en plus nombreux, on les appelle les masculinistes.

Courage, c’est bientôt fini, passons vite au troisième argument. « Une partie des prestataires de services sexuels pourraient du reste s’exercer dans un cadre libéral. » Parce que le reste s’exercerait comment alors ? (désolée, ma syntaxe aussi risque de s’aggraver !) Revenons au fond du débat, une partie en libéral et donc le reste dans les usines du sexe, ces grands bordels plein de joyeuses « travailleuses du sexe », toutes au service des fantasmes tout à fait bienveillants de ces messieurs ! Comment l’égalité entre les sexes, pourrait-elle rimer avec la liberté de s’aliéner ? Tout le monde le sait, ce choix, ne l’est que par défaut et parce que les hommes n’ont jamais libéré les femmes du joug sexuel qui pèse sur elles. Fraternité ? Oui, entre hommes mais entre les hommes et les femmes, pas encore.
Allez, accrochez vous bien, ça monte en puissance : « Quant à la question économique et à la misère qui contraindraient selon les prohibitionnistes à se prostituer contre la volonté spontanée des travailleurs du sexe, outre qu’il en est de même dans nombre d’activités parfaitement légales, rien ne permet d’affirmer que dans des conditions de non opprobre moralisante, ce que permettrait progressivement sa légalisation, la prostitution serait moins choisie que d’autres activités de service en soi ni plus ni moins valorisantes dans un tel cadre de droit. (il en est de même de la question de l’homosexualité et de l’homoparentalité). Or l’état laïque et pluraliste ne peut faire d’un préjugé moral traditionnel un motif suffisant d’interdiction sans mettre en cause son fondement libéral. » ?!
Si, si, vous avez bien lu, dans un élan de mauvaise foi invraisemblable, notre auteur ose prétendre que la levée de l’interdit moral de la prostitution conduirait de nombreuses personnes à s’y adonner à cœur joie. Une libération en sorte ! Vous noterez au passage le malhonnête amalgame entre les termes prohibition et abolition, (les abolitionnistes militent également pour l’abrogation du délit de racolage, ils savent que subsistera une prostitution résiduelle, mais veulent par l’éducation des clients, aboutir à plus ou moins long terme et dans une logique d’égalité, à la réduction de la demande.). Notre expert fait comme s’il ignorait que les abolitionnistes ne se situent pas sur le terrain moral mais que leurs motivations sont exclusivement féministes et humanistes. Oser instrumentaliser la laïcité de l’état républicain pour le détourner de l’une de ses missions prioritaires, la protection des personnes les plus vulnérables, est proprement scandaleux. N’importe qui peut décider que son intérêt est de vendre l’un de ses organes, c’est bien à l’état de l’en préserver et de le lui interdire car les valeurs de sauvegarde de l’intégrité humaine priment toujours.
L’auteur, juriste frustré probablement, ferait bien d’ouvrir de temps à autres, des manuels de droit et d’histoire, mais Economie Matin aussi !

Quant à la conclusion, elle n’apporte rien de plus, n’étant faite que de redites, mais la dernière phrase est un cadeau pour qui a tenu jusqu’au bout ! « Tout autre attitude, plus ou moins, abolitionniste, est irrationnelle et donc illégitime en droit. » Réprimons le fou-rire qui nous gagne et essayons de comprendre ce que peut bien vouloir dire « est irrationnelle et donc illégitime en droit ». Désolée, j’ai beau me creuser la tête et faire appel à toute ma mémoire juridique (je suis juriste), je ne trouve pas. Ceci ne m’évoque rien, absolument rien.

Cette tribune, truffée de fautes (laïque au lieu de laïc…), bourrée d’invraisemblances et de démonstrations ratées est un appel déguisé à l’esclavagisme sexuel des femmes, des enfants et de quelques hommes. C’est un très bel exemple de manipulation intellectuelle et de masculinisme décomplexé. Son auteur, illustre inconnu, ne représente rien ; s’il utilise un semblant de jargon juridique c’est pour mieux tromper le lecteur, il ne sait même pas écrire en bon français. Pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, il est publié !
Pourquoi ? Pourquoi, à longueur de temps et de colonnes, sommes-nous accablé-e-s de tribunes de cet acabit ?
Pourquoi à l’inverse, les tribunes abolitionnistes sont-elles publiées au compte goutte et le plus souvent en droit de réponse ? Les médias ont-il véritablement intérêt à cette surenchère d’approximation, de sensationnalisme, voyeurisme, de mensonges et de manipulation ? Cette question ne mérite t’elle pas un débat honnête, avec des textes sensés, informés et des auteurs de qualité qui représentent autre chose qu’eux-mêmes ou des groupuscules non représentatifs de l’activité qu’ils défendent mieux que les otages et victimes des réseaux, et leurs rares soutiens politiques ?
Qui a intérêt à légaliser la prostitution en France, qui soutient et finance de telles contributions ? Ne soyons pas naïfs, il ne s’agit pas de réglementer l’usage des bacs à sable dans les jardins publics. Les marchés du sexe se portent très bien. Le marché criminel de la prostitution est le troisième au monde après la drogue et les armes. Les intérêts des réseaux et des mafias pour légaliser sont évidents, ils n’attendent pas les bras croisés les pays qui n’ont pas encore légiféré, ils interfèrent et s’inquiètent en comprenant que les institutions européennes et certains pays, tels dernièrement l’Irlande et la Norvège, envisagent l’abolition pour endiguer le flot de personnes déplacées et toute l’activité criminelle contingente. On peut aussi comprendre les intérêts des quelques « escorts » de luxe qui veulent prospérer, en libéral.
Mais qui d’autre pourrait bien avoir intérêt à ce que la prostitution devienne vraiment un métier comme un autre, à condition bien entendu, d’épargner sa mère, sa sœur ou sa fille ? Qui voudrait transformer la France et même l’Europe en une vaste Jonquera espagnole livrée au crime organisé des proxénètes industriels ?

Personne jamais ne répond à ces questions, je trouve ce silence pesant et lourd de sens. Il serait temps que les médias prennent leurs responsabilités. Au moins, s’ils ne peuvent faire mieux, qu’ils équilibrent les contributions au débat. Qui soutiendra que l’article publié par Economie Matin est digne de la profession de journaliste ?

Christine Le Doaré

9 Responses to “Prostitution et médias”


  1. 1 Mélusine Ciredutemps 23/01/2013 à 23:36

    Une fois de plus bravo ! Cet « article » méritait une réponse qui mette les pendules à l’heure et c’est exactement ce que vous avez fait.

  2. 2 tangakamanu 24/01/2013 à 09:29

    Article incontournable, indispensable et URGENT.
    « Une pénétration subie sans désir est bien un viol.. »

  3. 3 morel 24/01/2013 à 09:37

    Bravo !!!
    il faut le dire et le redire
    et le publier
    ps : une petite faute d’accord : « qui n’ont pas encore légiféré » et non pas légiférer

    en toute amitié et solidarité féministe
    gisele.morel@wanadoo.fr

  4. 4 Lora 24/01/2013 à 10:08

    Il y a évidemment le fait que l’industrie du sexe dispose de revenus gigantesques,mais, de plus, il y a des clients prostitueurs dans tous les secteurs de la société. Ils s’arcboutent sur leurs privilèges, et ceux qui ont un pouvoir, et parfois pouvoir décisionnel, sont sensibles au chantage et à la corruption. Merci pour vos réactions si justes.

  5. 5 cottin 24/01/2013 à 10:48

    Très bon article et lui très bien écrit, à faire circuler. Merci

  6. 7 Cécile 26/01/2013 à 01:22

    Tout à fait d’accord avec vous. Juridiquement ce texte est bancal…
    Il est vraiment temps, comme vous le préconisez, de privilégier la paroles des premierEs concernéEs, soit celle des travailleuRses sexuelLes et prostituéEs eux/elles mêmes, et l’expertise d’associations de terrain reconnues et émérites sur certes question (Médecins du Monde, le Bus des Femmes, Griselidis, Cabiria….).
    De même, quand les avis d’instances expertes et sérieuses seront-ils enfin largement publicisés? Je pense au CNS, au PNUD etc……

  7. 8 Christine Le Doaré 26/01/2013 à 13:06

    sans oublier les associations telles que le Mouvement du Nid, l’AMicale du Nid et bien d’autres ; sans oublier tous les rapports, les thèses, analyses et les dernières observations européennes sur l’ampleur et l’essort des activités criminelles directement et indirectement liées à la prostitution…

  8. 9 Mélusine Ciredutemps 26/01/2013 à 17:28

    Non ! les premières personnes concernées ne sont pas celleux qui se reconnaissent dans le terme de « travailleuseurs du sexe ». Ces dernier-e-s ne représentent qu’une minorité d’individu-e-s qui défendent le « droit » de se payer une autorisation de viol pour leur « clientèle ». Illes sont au service du capitalisme, du patriarcat et du puritanisme. Ce ne sont que des agents de la domination. Des défenseuseurs du droit de chosifier et de la servitude volontaire. Illes s’expriment illégitimement à la place et au non de toutes les personnes prostituées, et ce en toute impunité. Illes instrumentalisent la prévention contre les MST pour justifier la prostitution, comme les Ténardiers justifient l’exploitation de Cosette sous prétexte de l’héberger.
    Au contraire, l’écrasante majorité des prostitué-e-s n’ont pas la moindre marge de manœuvre pour s’exprimer librement tant qu’elles ne se sont pas libérées du système prostitutionnel, c’est le propre de ce genre d’oppression.
    Le discours pro-prostitution, comme celui des « travailleuseurs du sexe », est largement favorisé dans les médias et dans beaucoup d’instances institutionnelles. Le lobby pro-prostitution est bourré de fric d’origines variées…
    – Aux éditions du Monde Libertaire, un livre très intéressant et bien documenté à propos, notamment, de l’association pro-prostitution particulièrement toxique Cabiria citée plus haut : « Anarchisme et féminisme, contre le système prostitutionnel » par Hélène Hernandez et Élisabeth Claude.
    – A lire aussi sur le site du Collectif Libertaire Anti-Sexiste, d’autres textes complémentaires, ainsi que des liens vers des sites d’autres groupes et organisations FEMINISTES, donc ABOLITIONNISTES :

    http://coll.lib.antisexiste.free.fr/

    http://coll.lib.antisexiste.free.fr/CLAS.html


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