Rosen, il lui a poussé des ailes

Rosen, entrée Assemblée Nationale, vote de la loi d'abolition, 3 décembre 2013

Rosen, entrée Assemblée Nationale, vote de la loi d’abolition, 3 décembre 2013

La prostitution, pendant très longtemps, on en a peu parlé, pas plus qu’on ne parlait de la condition des femmes.

Une pratique ancestrale, une tradition presque, organisée pour que les mariages durent, pour déniaiser les garçons, pour distraire les marins solitaires, et que sais-je encore, certains ont même longtemps prétendu que c’était le seul moyen d’éviter les viols.

L’important, c’était que les hommes profitent de leur supériorité économique et sociale pour soumettre à leur bon vouloir, des femmes, affectées à cette fonction.

Les prostituées en revanche, à part quelques poètes, pas grand monde ne s’est intéressé à leur sort, des femmes ou des personnes vulnérables, sans grands moyens, alors, c’est tout juste si la société ne leur faisait pas une faveur !

Dans la plus grande hypocrisie, la société toute entière, s’arrangeait pour les cacher et les humilier, considérant pourtant normal de perpétuer cet esclavage sexuel genré.

La société patriarcale tente encore de préserver ce privilège masculin qu’elle présente toujours comme un besoin sexuel, hygiénique, inhérent à la virilité et à la sexualité masculine.

Ces clichés sexistes ont pourtant fait long feu et grâce au combat des féministes et des abolitionnistes, on parle enfin de la prostitution comme d’une violence sexuelle faite aux femmes, aussi aux enfants et à quelques hommes plus vulnérables.

Aucune société moderne, progressiste, qui vise l’égalité entre les femmes et les hommes ne peut tolérer l’existence de servitudes de genre et surtout pas la violence physique et psychologique de l’exploitation sexuelle.

Même si une minorité de prostituées se revendique libre, la prostitution s’exerce le plus souvent dans un contexte de maltraitance et dans tous les cas, nourrit la traite des êtres humains.

S’il n’y a pas de demande, il n’y a pas d’offre et donc pas de trafic.

Les clients qui consomment ce qu’ils considèrent être un produit/service, comme un autre, ne se préoccupent ni des origines, âges, conditions dans lesquelles les femmes se prostituent et sont souvent complices des pires exactions (enlèvements, séquestrations, sévices,…).

Il est amplement temps qu’ils le comprennent et considèrent les femmes pour ce qu’elles sont, à savoir leurs égales ; on n’achète pas ses pairs, on n’achète pas l’intimité d’autres humains.

La loi d’abolition de la prostitution votée à une large majorité à l’Assemblée Nationale, le 4 décembre 2013  – 1* Rien ne sera plus comme avant -, propose notamment d’organiser la sortie de la prostitution des personnes qui le souhaitent, de dépénaliser les personnes prostituées mais en revanche de pénaliser les clients prostitueurs, en les condamnant à une amende.

Enfin une loi qui va dans le bon sens, seulement voilà, neuf mois plus tard,  elle n’a toujours pas été votée au Sénat.

Pour les abolitionnistes, c’est beaucoup trop long, parce qu’il y a urgence, chaque jour, des personnes basculent dans une prostitution qui peut les broyer très vite, des étrangères échouent en nombre sur nos trottoirs, parkings d’autoroutes, etc., et trop souvent y laissent la vie.

Alors, prise d’un élan incompressible, Rosen s’est élancée pour avaler les 743 kilomètres qui séparent Saintes de Paris.

Saintes est la dernière ville où Rosen s’est prostituée, dans un salon de massage qu’elle a ouvert après son mariage ; Paris est la première, elle commence comme hôtesse dans un bar à champagne en 1988.

Rosen explique avec ses mots à elle, qu’une jeunesse destructrice avec un père alcoolique, des mauvaises rencontres, des viols, notamment commis par un ami de son père, etc., l’ont conduite à se prostituer.

Au départ, elle pensait contrôler, mais l’argent facile, le « succès » : « c’est une drogue, puis une mort lente » dit Rosen.

Un temps menant une double vie, ayant peur de « manquer » et droguée à l’excitation de ce que lui apporte cette prostitution « choisie », elle officie dans son salon de massage, pourtant mariée à un médecin, mère de six enfants et sportive accomplie.

Puis, c’est la prise de conscience et suivront dix longues années d’un travail sur soi, de recherches, de rencontres associatives, avec le Mouvement du Nid notamment, pour en sortir et devenir une militante abolitionniste qui avec Laurence Noël, créent une branche française des « survivantes de la prostitution ».

Elle sait comment elle en est arrivé là, mais ne supporte pas que ce soit toujours possible aujourd’hui, en 2014, en France.

Elle condamne la société de ne pas protéger les femmes contre cette violence.

Avec une loi d’abolition, elle ne se serait probablement pas prostituée ou en serait sortie plus rapidement et facilement.

A raison, elle reproche à la société sa coupable passivité.  –2* Voir le blog consacré à la Marche de Rosen –  

Moi aussi, comme tant de féministes et d’abolitionnistes, j’attends impatiemment l’adoption définitive de la loi d’abolition.

Présidente du Centre LGBT Paris depuis déjà quelques années, en 2009/2010, j’ai soudainement été violement attaquée par le STRASS et Act-Up Paris,  pour avoir osé dire que féministe, engagée pour les droits LGBT depuis des années, je soutenais également l’abolition de la prostitution.

Je devrais les en remercier, car sidérée par la violence d’un lobby prostitueur que j’ai depuis appris à mieux connaitre, j’ai approfondi la question et compris à quel point, ce qui n’était alors qu’une intuition, était en réalité une urgence.

La prostitution n’est-elle pas l’expression la plus extrême et barbare de la domination masculine ?

Tant que toutes les femmes ne seront pas libérées de cette servitude, aucune femme ne sera vraiment libre. L’abolition n’est pas négociable.

Pour autant, je n’aurais jamais eu le courage de m’engager ainsi dans une Marche de plus de 700 kilomètres.

C’est facile à dire, à écrire, Rosen marche, elle marche pour l’abolition, oui mais elle marche chaque jour, entre 20 et 25 km, elle rencontre des gens, explique, dialogue, fait signer une pétition en faveur de la pénalisation des clients, parfois elle est reçue par des éluEs (comme Catherine Coutelle, députée de la 2e circonscription de la Vienne et Présidente de la délégation aux Droits des Femmes et à l’Egalité des chances entre les hommes et les femmes),  elle est interviewée par des médias, etc..

Alors, il faut imaginer ce que c’est vraiment, pas après pas, jour après jour, les intempéries (soleil de plomb ou pluie battante), les pieds blessés, les jambes lourdes, les incidents de parcours (une roue crevée de la caravane de Luc, le vaillant retraité militant qui l’accompagne et assure une logistique minimale), les aléas familiaux (un fils hospitalisé) et pourtant, chaque jour, il faut repartir.

Alors Rosen, avec ses 58 ans a beau ne plus avoir les jambes d’une marathonienne, elle a l’énergie de ses convictions et les ailes de l’espoir lui ont poussé et la propulsent vers Paris.

Il est intéressant de noter une fois de plus, que si les médias régionaux, sur son passage, s’intéressent à l’évènement (journaux, TV), en revanche, au plan national, la couverture reste modeste, (Un bon article dans Libération  notamment), alors que des médias japonais, américains, vietnamiens…eux, couvrent l’évènement !

Chez nous, les médias restent frileux et préfèrent donner la parole aux clients qui pleurent une fin anticipée de leurs privilèges d’un autre temps.

Un tel courage force l’admiration, parce que ce n’est pas tout de le dire, il faut le faire !

Je l’accompagne en pensées, je sais que nous sommes nombreuses et nombreux (associations, collectifs et individu-e-s en France comme à l’étranger) à attendre son arrivée à Paris où nous pourrons la remercier comme il se doit pour ce geste valeureux qui fera date dans l’histoire du féminisme.

Qu’on se le dise, la loi d’abolition, Rosen et nous abolitionnistes et féministes, nous la voulons au plus vite, ici en France, aussi pour les femmes du monde entier.

Christine Le Doaré

 

1* Rien ne sera plus comme avant

https://christineld75.wordpress.com/2013/12/05/rien-ne-sera-plus-jamais-comme-avant/

 

2* Voir le blog consacré à la Marche de Rosen.  

https://marchepourlabolition.wordpress.com/

 

 

4 Responses to “Rosen, il lui a poussé des ailes”


  1. 1 claire desaint 14/09/2014 à 18:42

    Super cet article. Il explique bien la démarche de Rosen et pourquoi la prostitution est un « privilège » ultime de la domination masculine. Le droit d’acheter des corps de femmes, pour rendre service à une clientèle masculine essentiellement qui la justifie par sa pérennité ! ou l’argument de la « virilité », de la protection contre le viol…

  2. 2 Ismène 15/09/2014 à 22:23

    Rosen est particulièrement courageuse, il faut avoir une sacré lucidité et beaucoup de cran pour faire face à la violence prostitutionnelle que l’on a subit des années, et parvenir à se faire entendre derrière tous les discours agresseurs qui masque la domination par des paroles lénifiantes et mensongères. Toute initiative de ce genre donne des ailes effectivement !


  1. 1 Le 12 octobre, marchons avec Rosen pour l’abolition de l’esclavage sexuel ! | Abolition du système prostitueur Rétrolien sur 23/09/2014 à 13:06
  2. 2 CP: Le 12 octobre, marchons avec Rosen pour l’abolition de l’esclavage sexuel ! | Les efFRONTé-e-s – Association féministe & LGBT Rétrolien sur 23/09/2014 à 14:51

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